Traiter ses photos en liberté

Il y a quelques jours je critiquais un article de Réponses Photo qui, à mon sens, faisait un peu trop la part belle au creative cloud d’Adobe, et d’ailleurs d’une manière assez ambiguë… En fin d’article, je parlais d’alternatives à « l’hégémonie du cloud, voire d’Adobe tout simplement », nous y voilà. 🙂

"1984 is now" - CC BY-SA manu'pintor - lepassepartout.fr

« 1984 is now » – CC BY-SA manu’pintor – lepassepartout.fr

Bien sûr, comme j’ai annoncé la couleur très tôt dans mon article précédent en parlant de solutions logicielles Libres et Open Source, je sais qu’on me rétorquera que ces logiciels pour le traitement photographique ne permettent pas autant de choses que Lightroom d’Adobe. Et c’est vrai, Darktable ou RawTherapee pour n’en citer que deux parmi les plus aboutis du moment, ont certes fait des progrès très conséquents ces derniers mois, Lightroom a toujours une longueur d’avance sur certaines fonctions, pas toutes indispensables ni courantes, mais c’est exact et j’y reviendrai.

Pas qu’une question technique, loin de là…

Ça ne suffit cependant pas à enterrer ces logiciels, mais surtout les enjeux ne sont sans doute pas que techniques, une vision simpliste de consommateur : le produit A est mieux que le produit B, il n’y a pas de discussion.

Quand je parle de « pensée unique » dans le 1er article, j’évoque des mécanismes qui dépassent très largement le simple cadre du traitement informatique de photos, avec des conséquences a priori difficilement imaginables, mais que je perçois anti-créatives, voire dangereuses. Je suis loin d’être le seul.
Mais si l’on ne s’en tient qu’aux outils informatiques, depuis que Gates et Ballmer sont parvenus à caser MS-DOS dans les nouveaux ordinateurs personnels d’IBM du début des années 80 (les PC !), condamnant leurs concurrents à assez brève échéance hormis Apple qui avait choisi une autre plate-forme matérielle (que l’IBM PC), on est bien dans un modèle de pensée unique : un PC c’est MS-DOS, puis MS-Windows, au point que la plupart des utilisateurs ne savent pas, ne s’imaginent pas que cela puisse être autrement. Idem pour un Mac : c’est Mac OS.

Or « The code is law », le code fait loi, nous expliquait parfaitement Lawrence Lessig en janvier 2000 dans un article du Harvard Magazine dont le sous-titre était De la liberté dans le cyberespace.
Le code en question c’est celui du programme que nous utilisons, que ce soit Windows ou Lightroom ou Linux ou quoi que ce soit. Nous n’avons aucune autre alternative que de nous y conformer, il contrôle intégralement ce que nous pouvons faire, il ne permet aucune dérogation.
Ainsi par exemple, pendant longtemps nous avons tous, par milliards dans le monde, accepté et peut-être subi que pour arrêter un ordinateur sous Windows il faille cliquer sur Démarrer puis arrêter : une logique… toute contestable ? Cet exemple ne porte pas vraiment à conséquence, mais il symbolise tout de même jusqu’où le code fait loi sans qu’on n’en ait vraiment conscience, enfin, le « grand public »…

Alors dès qu’un monopole s’établit, la pensée unique qu’il impose s’instaure dans les esprits et dans un domaine aussi étendu que celui des outils informatiques, tenant compte de sa part croissante de manière quasi exponentielle dans nos vies, on peut s’en inquiéter. D’autant que des événements de ces dernières années jusque très récemment le montrent : les enjeux ne sont pas qu’économiques pour ces entreprises monopolistiques des Technologies de l’Information et des Communications (les TIC), qu’elles s’appellent Microsoft, Apple, Google, Adobe et autres (Facebook, Amazon, …), ils sont sociétaux.

Et sinon ?…

On me demandera : quel rapport avec le creative cloud d’Adobe et les alternatives Libres et Open Source ? J’y viens.

Il existe encore des alternatives à Lightroom dans son nuage, y compris chez ses concurrents « commerciaux », ou propriétaires. Et c’est tant mieux, mais quelles parts de marché représentent-ils encore et surtout comment évoluent-elles ? Autrement dit, pour combien de temps encore ?
Si tout le monde ne jure plus que par un seul logiciel, et que son modèle économique a enfin trouvé le moyen de verrouiller ses clients (la 1ère raison d’être du creative cloud, je le répète), on peut commencer à spéculer sur la disparition progressive de ces concurrents, la jeune histoire de l’informatique foisonne déjà de nombreux exemples.
Restent alors les Logiciels Libres et Open Source qui n’existent pas parce que des clients se sont acquittés d’une licence d’utilisation. Ils ne sont pas sur le marché, ce ne sont pas des produits sur les étagères des supermarchés et pourtant pour certains ils fonctionnent particulièrement bien (cf. VLC, Firefox pour n’en citer que deux).

Cela tient à quoi, au juste ?

D’abord sans doute au fait que ce qui les fait avancer ce n’est pas cette dynamique de marché. Le Logiciel Libre est très souvent gratuit, les développeurs écrivent ces programmes avec des objectifs sensiblement différents de ceux que les parts de marché gouvernent. Mais qu’on ne s’y trompe pas, le secteur du Libre/Open Source est globalement un secteur économique qui brasse des milliards par an de par le monde. Simplement pas sur une rente d’acquisitions de licences, de droits d’utilisation des logiciels… ou d’abonnement au cloud ce qui revient à peu près au même.

Sans entrer dans le détail de la dynamique qui les animent donc, je citerais Eben Moglen, le co-auteur de la GPL avec Stallman : « juste une question humaine. Semblable à la raison pour laquelle Figaro chante, pour laquelle Mozart a écrit pour lui la musique qu’il chante, et pour laquelle nous construisons tous de nouveaux mots : parce que nous pouvons. L’Homo ludens rencontre l’Homo faber. La condition sociale de l’interconnexion globale que nous appelons l’Internet rend possible la créativité pour chacun d’entre nous dans des voies nouvelles, et que nous n’apercevions même pas en rêve. À moins que nous n’autorisions la « propriété » à interférer. »

Un autre type d’enrichissement.

Libre OK, mais avec la participation des utilisateurs avant tout !

Cependant, il serait à mon sens contre-productif de laisser ces logiciels dans les seules mains des développeurs, ce serait pure erreur. Le Logiciel Libre devrait être communautaire ou ne devrait pas être. Il y aurait alors autant de danger à laisser ces développeurs édicter leur vision des choses, et les subir comme par ailleurs. Il n’y a aucune raison de faire une totale confiance en ces développeurs, pas plus que dans leurs homologues du logiciel propriétaire, et je parle d’expérience. Je connais des exemples de produits logiciels quasiment inutilisables, sauf par leurs concepteurs. Fiasco assuré.

Ainsi une communauté du logiciel libre se devrait de toujours intégrer des non-informaticiens, des photographes donc, et des tireurs par exemple, dans le cadre qui nous intéresse ici, qui interagissent avec les codeurs pour que le produit, le logiciel, réponde aux attentes du plus grand nombre, comme pour tout projet informatique digne de ce nom, et viable à long terme. Il existe aujourd’hui absolument tous les outils pour le permettre, ce n’est pas la question.

La question est sans doute plutôt comment faire en sorte de motiver et fédérer les bonnes personnes à travailler ensemble sur un logiciel de traitement photo qui ne rapportera pas d’argent, au mieux un peu de notoriété, dans un monde où tout est ramené à l’argent ? Des expérimentations existent, pas nécessairement dans le logiciel de traitement photo, autour de fondations (LibreOffice, Mozilla, …), d’associations (VLC de VideoLAN, …) et sans doute d’autres formules…

Mais aujourd’hui, à part quelques exceptions, il me semble qu’on observe plutôt une certaine condescendance de la part des photographes à l’égard des concurrents libres des logiciels propriétaires, alors même qu’ils ne les connaissent souvent pas, ou si peu. C’est que c’est difficile de changer ses habitudes, surtout quand on travaille plutôt seul, quand on n’a pas coutume de s’appuyer sur une communauté pour obtenir des réponses, encore moins pour en donner !, ou encore quand on estime que si c’est gratuit c’est de la m**de… 🙂

D’ailleurs, tout est un peu à l’avenant en photographie, les boîtiers sont propriétaires jusqu’aux baïonnettes même si certains savent produire des fichiers RAW au format ouvert : DNG de… Adobe ! Enfin, c’est un état de fait ancré dans l’esprit de chacun : les choses sont ainsi, l’ont toujours été (ah bon ?), et le seront toujours.

Ou pas.

Parce qu’on a cette possibilité jusqu’alors inédite de s’impliquer, même juste un peu, dans des projets de très grandes dimensions, qui n’avait alors jamais été envisageable comme le dit bien Moglen.

Et ça pour moi c’est « une solution d’avenir » et je forme le vœu depuis un bail que « tout le monde y viendra », pour reprendre les termes de l’article que je critiquais.

OK, je suis un utopiste, mais comme le dit un adage du Libre : la route est longue, mais la voie est libre !

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