Devoir de mémoire

Récemment j’évoquais le sujet de la « mémoire photographique » à propos du 40ème anniversaire de la fin de la guerre du Viêt Nam et, synchronicité oblige, c’est aussi un sujet abordé par le photographe Philippe Durand dans le dernier Réponses Photo (n°280 – juillet 2015) avec un point de vue qui m’a particulièrement interpellé.

Mon frère Steph et moi en 65 (?)

En effet, son article commence par le caractère documentaire de la photographie ; il montre une photo d’un temple népalais probablement détruit depuis les derniers tremblements de terre, il évoque le portrait jamais fait d’une amie disparue, mais c’est bien la seconde partie qui a fait tilt : les photos faites maintenant qui seront une mémoire future.

Alors bien sûr, il revient brièvement sur l’énorme quantité, et surtout toujours croissante !, de photos chargées sur les réseaux sociaux mais ce qui m’a plu c’est sa proposition de transposer à d’autres époques ce que nous vivons ou ce à quoi nous assistons aujourd’hui.

Ainsi écrit-il : « Imaginez que vous ayez accès au compte Facebook de votre arrière-grand-père, de ses faits et gestes quotidiens, images à l’appui […] Fascinant, indiscret, trop abondant pour en retenir quelque chose ? Et si vous regardiez ce que l’on voit de vous sur le net avec les yeux de votre future arrière-petite-fille, que retiendrait-elle de vous ? »

Je doute que ce soient des questions que se posent beaucoup de personnes aujourd’hui… Pourtant, ça mérite qu’on s’y attarde un brin, non ?

J’ai le sentiment que cette surabondance lasserait très vite, c’est même le cas aujourd’hui, et qu’en comparaison des vieux albums photo de famille, on n’en saurait pas vraiment plus sur « l’ancêtre » ou pire, qu’on s’en ferait une opinion erronée.

Et puis ça rejoint quelque part le débat sur l’aspiration à l’oubli sur Internet, et son corollaire : la trace que nous y laissons. (je trouve toujours des traces me concernant datant de 98, peut-être même de 94… ou encore la possibilité de me contacter via LinkedIn que j’ai quitté il y a des mois !)
Quand on poste une photo, un article, n’importe, on ne pense pas nécessairement à ce que ça puisse être vu/lu des lustres plus tard, hors contexte.

D’ailleurs on s’en fout un peu, non ? La plupart du temps n’est-ce pas juste un instantané, sans réelle vocation à durer ? L’âge du speed, allez zap ! Et puis on sait que passée la 1ère page (d’écran), personne n’ira vraiment chercher plus loin et quand bien même il est entendu que c’est déjà trop vieux pour mériter qu’on s’y attarde et quand ce n’est pas le cas, on trouve un moyen de maintenir le « document » en exergue. Non ?

Qui publiait avant la grande permissivité d’Internet ? Et quoi ?
On ne publiait pas son journal intime ou des photos, ou très rarement. Peut-être parce que, au delà des aspects économiques, on se souciait plus de l’image qu’on donnerait aux proches et moins proches du moment et de demain ?
Ou que c’était réservé aux écrivains, aux artistes, aux professionnels ?

On me rétorquera que « c’est bien pratique » de montrer la photo de la petite à papy-mamy à l’autre bout de la France/du monde, et c’est indéniable. En plus c’est gratuit ! 🙂
Oui oui oui… gratuit…

Dans le lot de ce qu’on laissera à son arrière-petite-fille, il y a aussi les selfies qui, s’ils ne sont pas toujours à l’avantage de leurs auteurs, leur auront peut-être permis d’avancer dans leur thérapie de l’ego. Et de le montrer.
Frédéric Dard, aka San Antonio – grande référence culturelle du XXème siècle, en dit dans ses Réflexions appuyés sur la connerie (Fleuve Noir) « la spécialité du con est de se photographier pour ne rien dire ».
Je sais, c’est dur. 😀

Mais tout ça ne concerne que les écrits, photos, vidéos, etc. postés sur les « services » sur lesquels on ne garde que très peu de contrôle, les réseaux sociaux, il est vrai extrêmement majoritaires. Sur sa propre galerie il en est autrement.

Mais pour revenir à l’article de Philippe Durand, le dernier paragraphe est aussi en lui-même un autre sujet de méditation. Il y cite Vint Cerf, un des pères fondateurs d’Internet qui n’aura pas si bien tourné puisque chez Google depuis 2005 comme Chef évangéliste de l’Internet (Chief Internet Evangelist). Ça ne s’invente pas…

Ce dernier nous prédit en effet un « âge numérique des ténèbres » (!), notamment du fait de l’évolution technologique qui pourrait nous mener dans un avenir plus ou moins proche à ne plus être en mesure de continuer à lire les formats de fichiers actuels.

Et c’est pas faux !

Ni nouveau. Il y a quelques années j’ai œuvré auprès d’une grande entreprise privée du spatial à Toulouse (ça en laisse peu) pour les aider à récupérer des données archivées depuis des années dans des formats et sur des supports magnétiques obsolètes. Au final la proposition commerciale était tellement élevée que ça s’est terminé là…

Si les éditeurs de logiciels font effectivement évoluer les formats de fichiers, typiquement pour plus de fonctionnalités, certains ne se préoccupent pas ou prou de la compatibilité descendante (pouvoir continuer à exploiter les précédents formats), surtout quand ils y ont des intérêts économiques.
D’une part traiter ce problème de retro-compatibilité coûte (de plus en plus) cher s’il faut tenir compte de nombreuses versions antérieures, et il faut bien trouver un moyen d’alimenter le marché de remplacement. Assurer la compatibilité pour une ou deux versions précédentes suffira bien ! Et le marché ne s’en portera pas plus mal…

Mais dès lors qu’il n’y a pas d’intérêts économiques en jeu, la donne est différente. De fait.
C’est le cas des formats ouverts, certainement meilleurs gages de pérennité.

Reste qu’en photographie, ils sont carrément rares les formats ouverts. Même le jpeg n’en est pas un… (mais le gif et le png oui). Et à part quelques exceptions (Pentax, Leica), aucun des constructeurs d’appareil photo ne propose de fichiers RAW, les fameux « négatifs numériques », au format ouvert DNG. Non, chacun y va de son format à lui. Mais il est clair qu’en photo l’ouverture ne concerne que le diaphragme des objectifs, et c’est tout. Une fois équipé dans une marque, avec quelques objectifs et flashs, le photographe peut bien sûr tout changer pour une autre… s’il en a les moyens financiers !

Sinon comme le préconise très justement Ph.Durand : « faites des tirages ! C’est bon pour la mémoire ».

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